Le crépuscule de l’intelligentsia africaine face aux mutations du monde

Le crépuscule de l’intelligentsia africaine
face aux mutations du monde.
Prof. Moustapha Kassé

Je ne suis ni sociologue, ni philosophe encore moins historien ou politologue, mais un économiste qui est, depuis une bonne quarantaine d’années, un acteur et un observateur de la scène intellectuelle et politique africaine. J’ai milité, aux années de braise, en 1959, au Parti Africain de l’Indépendance (PAI) et appartenu aux années de répression (1962-64) à la Direction de l’Union Générale des Etudiants d’Afrique Occidentale (UGEAO) sœur jumelle de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FEANF). J’ai enseigné l’économie, depuis 1971, à plusieurs générations d’étudiants qui sont présentement d’éminents cadres de nos Etats (Président de République, Premiers ministres, ministres et Hauts fonctionnaires). J’ai animé, pendant plus de trois décennies divers Cercles de Réflexion dont « le Club Nation et Développement (1980-2000) ». J’ai été membre en 1984, du « Club de Dakar », le pendant africain du « Club de Rome » des années 80 et également membre du « Club Afrique ». J’ai participé à la création de l’Association des Economistes d’Afrique de l’Ouest (1983). J’ai conçu la première formation doctorale sous-régionale d’Afrique de l’Ouest (le Programme de Troisième Cycle Interuniversitaire) avec la Conférence des Institutions d’Enseignements et Recherches en Economie (CIEREA). J’ai présidé quatre Concours d’Agrégation ainsi que « le Comité Technique Spécialisé de Sciences Economiques » du CAMAES. J’ai eu l’insigne honneur de participer aux travaux du Plan de Lagos (1980), à la rédaction du CARPAS (1986) et à l’organisation de la première Rencontre des intellectuels d’Afrique sur l’Intégration du Continent (1979 à Dakar et 1980 à Conakry). J’ai participé au Bureau Politique du Parti Socialiste (groupe de rénovation, 1994). J’ai rencontré l’essentiel des patriotes africains de Ben Bella à Sékou Touré, de Mondelan à Netto, de Senghor à Cabral, de Majhmout Diop à Cheikh Anta, de T. Sankara à Alpha Oumar Konaré et Blaise Compaoré. Aujourd’hui, je suis conseiller spécial du Président A.WADE. Je suis toujours resté un intellectuel cherchant avec constance le changement social et le règne des libertés selon le mot d’Oscar WILDE. Mon intime conviction est que les intellectuels ont des fonctions singulières, essentielles et hautement indispensables dans la vie des sociétés humaines.
La responsabilité primordiale de l’intellectuel est de démontrer, dénoncer mais également proposer à l’opinion publique. Il est aussi de leurs attributions de rendre compte à la société afin de l’aider, par un discours critique, à prendre conscience d’elle-même. Ensuite, ils sont la mémoire et le miroir parfois féroces qui incitent aux transformations et aux changements. Enfin, ils doivent exercer une veille quotidienne sur l’ordre social et sur toutes ses valeurs. Bénis soient les intellectuels si les sociétés bougent et se transforment, alors, quoi de plus normal que d’exalter leurs interventions. Maudis soient-ils si les sociétés et les idées se figent et si l’obscurantisme s’installe. C’est pourquoi, observe Régis DEBRAY «plus les pouvoirs d’Etat manquent de valeurs spirituelles et morales, de vision, plus l’intelligentsia doit être forte». Qu’en est-il pour notre Continent ?
Aujourd’hui, les espaces d’expression intellectuelle sont désespérément laissés vacants, abandonnés, faute de recherches, de réflexions et de « grands débats ». Les quelques recherches et réflexions qui se font, sont confinées dans des sphères de spécialité hermétiquement fermées aux non initiés. D’ailleurs, toutes les Associations et Sociétés savantes africaines sont tombées en désuétude totale : Club de Dakar, Club d’Afrique, Association Africaine des Economistes etc. Même le Sénégal, réputé pour la qualité de ses ressources humaines et qui, de surcroît, a toujours été la boîte à idées de l’Afrique francophone est devenu un espace sans débats. On aurait pu faire le même constat pour le Bénin, jadis réputé quartier latin de l’Afrique. Cette situation est à la fois préoccupante et inquiétante et impose de secouer durement les cocotiers afin d’inciter les intellectuels à assumer leurs tâches comme aristocrates du savoir et du mérite. Disposant de capacités techniques d’identifier, d’analyser et de promouvoir le changement social, ils sont présentement ravagés par l’épidémie « des séminaires, des ateliers, des forums » qui participent à son endormissement profond et son désintérêt manifeste pour les grandes questions du Continent. Est-ce une démission, une crise passagère de motivation ou l’amorce du crépuscule de l’intelligentsia?
Ce blog se veut un remue-méninge sur l’ensemble des problèmes du Continent et cela sans limite, sans réserve, ni nuance. Il se veut un espace de production et d’échanges, un lieu d’expression d’une pensée libre. Sans nul doute, il y a urgence pour la relance de la réflexion et du débat sur l’actualité économique, politique et sociale de notre continent. Comme les temps que nous vivons ne supporte ni l’amateurisme ni l’impréparation cela confère alors à l’intelligentsia africaine de lourdes missions.


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